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9 février 2013 6 09 /02 /février /2013 10:04

Ce soir, c’est la fête du Têt  

 

 

La chambre baignait dans une semi obscurité, ponctuée de taches bleues et vertes et du halo qui entourait les cadrans des appareils. Dehors, derrière les volets baissés et les épaisses fenêtres à double vitrage, l’énorme vacarme du monde restait contenu, et ne filtrait que par un insondable grondement.

 

Une forme immobile renflait à peine le lit. Au dessus, des tubes et des capteurs formaient comme une énorme araignée noire aux aguets, suspendue dans la pénombre.

 

L’infirmière venait de sortir, après avoir vérifié la perfusion.

 

Cette nuit, le savait-il ? C’était la nuit du nouvel an. Et sur la terre entière, les communautés asiatiques grandes et petites venaient à la rescousse du nouveau soleil, contre les armées de la nuit. Des millions, des milliards peut-être de pétards secoueraient de leur explosion le linge noir des ténèbres, des gongs, des tambours, des cymbales, des casseroles vibreraient sous les coups martelés, des cris de peur, des cris de joie, ou les deux entremêlés entrecouperaient les marmonnements des moines tout à leurs prières et conjurations. Les voitures klaxonnaient déjà dans les rues des villes d’Asie, et jusque dans certaines rues de Paris. Le délire, la fête, l’enthousiasme allaient tout pulvériser.

 

Cette nuit, s’affrontent les diables de toutes les diableries et chancelleries démoniaques des mondes, et l’espérance de lumière, fortune et chance dont rêvent les hommes. Cette nuit, toutes les armées obscures de la terreur cachée et les hordes des morts avides et inassouvis déferlent à l’assaut de la Terre, et cherchent à ruiner leurs frêles rêves de bonheur et de paix. C’est pourquoi il faut se battre, les affronter et les chasser, à grands bruit, à grands cris, les refouler jusqu’au lever de ce soleil qui triomphe enfin de toute la crasse. Jusqu’à cet instant fragile, rien n’est gagné.

 

La forme mince est absolument immobile, à l’exception d’un pincement régulier et silencieux des narines. Dans le couloir, parfois, des pas feutrés et les roues assourdies des chariots qui s’éloignent.

 

Il se souvient de tout. Tout revient, par bribes. La maison blanche de ses parents, dans les fastueux jardins de Saïgon, vers le fleuve. Du village de ses grands-parents, la cohue des cochons, des chiens et des poulets, la boue et la senteur de l’acre pourriture, et les fleurs opulentes des haies lui reviennent aussi.

 

Y a-t-il des diables dans les fleurs, dans la nuit qu’elles recèlent en elles, dans leur capiteux parfum, dans la houle indolente de leurs corolles ?

 

Peut-être faudrait-il alors chasser les diables des fleurs.

 

Sa grand-mère balayait la maison avant cette fameuse nuit, lavait le sol à grande eau et faisait tout reluire. Chassons d’abord les diables de chez nous, disait-elle. Puis elle préparait avec ses servantes  les jiao ze, et les corbeilles de fruits et de sucreries, la carpe, le coq et le jarret de porc.

 

On chasse les diables, songeait-il, mais ils sont forts. Si forts, que nous ne sommes que des marionnettes entre leurs griffes.

 

Te souviens-tu, mon cœur ? Quand la petite Rosita s’est noyée dans le puits, le grand-père a rabroué ta tante, sa fille : « Ce n’était qu’une fille. Tu n’avais qu’à mieux la garder ».

 

Les oncles revenaient de la pêche, toujours contents de leurs trésors ruisselants. Le diable les a mangés, les deux. Il y a de puissants, de très puissants diables, qui jouent le monde aux dés, aux cartes, peut-être, se le disputent, se le partagent, le déchirent en pièces.

 

Il se souvient des cartes de l’école coloniale. Indochine, Tonkin, Cochinchine, Laos, Siam, Cambodge, noms séparés par de gros traits noirs sur fond de diverses couleurs violentes, vert, bleu, orange. Sommes-nous comme cela ? Bleus, verts, oranges ? Où passe ce trait épais ? Que sépare-t-il ? Il sépare les peuples et la famille des hommes en tranches que se disputent des diables importants au banquet de l’Enfer, qui se tient encore assez souvent.

 

Un jour des diables blonds ont mis la main sur son pays, on disait alors Viet Nam, et de nouvelles limites étaient apparues, Nord et Sud, comme on taille dans un morceau de viande.

 

Des diables vomis par des engins de fer, des bateaux de fer, des bombes de fer volantes, des tempêtes de fer, des nuages de feu, à ne pas croire.

 

Lui n’était plus là pour le voir, mais il savait que le malheur tombait là-bas comme par une invincible magie. Quand il est retourné, la bête avait tout dévoré. Les oncles, les cousines, le village tout entier, et tant d’autres villages. On voyait cela sur les écrans en noir et blanc des villes et des villages, et même à Paris où il résidait maintenant.

 

Les pétards et les conjurations n’ont pas suffi à écarter ces diables de la maison pourtant luisante de la grand-mère, qu’astiquaient les servantes.

 

Il y a de puissants démons.

 

Il se souvient aussi de ce tigre qui un jour est entré chez lui, deux ans après son mariage. Un tigre soyeux en robe verte, aux yeux fendus de velours noir, ce terrible sourire en coin, et cette voix rauque, ce feulement, s’il s’en souvient ! Il en frémit encore, et c’est si loin pourtant, des siècles et des siècles, et la tache orangée de son dos, quand il défaisait un par un les boutons de sa robe, puis la morsure, soudain, la terrible morsure, le tigre qui le dévore, lui déchire les yeux de ses griffes, le tigre de la jalousie, qui mord aux tripes et les arrache sans répit, des siècles durant, sans même celui des nuits de la saison sèche, pourtant moins oppressantes, et cette femme qui respire fort à côté de lui, voilà qu’elle ronfle, maintenant, il la hait, et son ventre qui enfle encore et encore, d’être là, alors que l’autre…

 

Les enfants, qui étaient si contents de lâcher leurs pétards, confits de joie et de terreur, tout excités, faisant derrière eux le cortège sinueux du dragon, frappant les casseroles à grands coups de cuillères et braillant pour exorciser le monde, ont-ils mieux réussi ? Que sont-ils devenus ? Il y a si longtemps qu’ils ne viennent plus. Depuis qu’il les a chassés de sa maison. Ces sales histoires de drogue. Cette petite grue qui se faisait sauter par des nègres. L’autre qui ne savait que faire. Dehors, vermine.

 

Ceux-là aussi, le diable les a mangés. Le diable a toujours faim. Peut-être est-ce moi, le diable qui les a mangés. Peut-être ne les ai-je pas aimés. Pas vraiment.

 

Il n’empêche qu’ils se rassembleront comme des vautours pour se disputer encore une fois sur son cadavre les restes encore chauds de ma fortune.

 

Parce que oui, c’est vrai, j’ai bien réussi en France. J’ai continué le commerce des perles et des pierres fines, avec les juifs et les indous.

 

Demain ils se rassembleront comme des vautours ou comme des diables et arracheront chaque bribe de ma chair, et mes immeubles, mes livres et mes trésors.

 

Et ce démon qui me dévore, ce soir, d’où provient-il ? Aucun barrage ne l’a tenu, retenu, ne l’a empêché d’entrer jusque là, jusqu’à ce lit où je demeure, de me broyer encore un peu, dans la salive de sa colère.

 

J’essaie de calculer mon âge, et je n’y parviens plus. Les pensées se chevauchent et ne veulent rien savoir. J’ai passé quatre-vingts, de cela je suis sûr.

 

Il faut que je me lève et que je casse enfin tout, que je hurle avec le monde entier, pour faire barrage aux ombres, leur interdire d’entrer.

 

Ma femme. Je pleure maintenant des larmes de sel pour ce que je sais maintenant d’elle, et de la souffrance que j’ai chaque jour versé de ma rancune et de ma haine dans les sillons de ses journées et de ses nuits.

 

Maintenant je la vois. Je l’aime. Ses yeux me brûlent. Qu’ai-je fait, pourquoi ne l’ai-je pas aimée non plus ?

 

Il est trop tard. Aucun filet n’a retenu les grands démons de ma noirceur, de ma folie, aucun tambour, aucun pétard, ni aucun moine.

 

Dehors la nuit s’embrase, et rien ne filtre dans cette chambre ponctuée de souvenirs.

 

Un jour on a retrouvée morte la sœur de Mme W. et son meurtrier s’est pendu le même jour. C’était M. W. que les diables ont mangé lui aussi.

 

De tout, je me souviens.

 

Et la boutique aux volets verts n’a plus jamais rouvert. Il y a de puissants démons.

 

Les draps sont à peine tendus par cette forme mince, à peine.

 

La porte est maintenant ouverte, et des pas glissent sur le sol plastifié, dans un murmure.

 

-        Arrêtez ! Laissez-moi ! Partez ! Ne me faites pas de mal !

 

Les ombres se fondent lentement dans l’ombre, et ça devient tout un peuple debout alentour. Puis l’ombre fond doucement, jusqu’à se changer en une clarté diffuse qui s’accroît peu à peu. Et soudain la lumière s’impose, renverse et submerge tout.

 

Autour de lui, il y a maintenant tout un village, grand-pères, grand-mères, les oncles et tantes et les cousines, et Rosita qui lui sourit, et puis soudain…

 

-        Maman ! Papa !

 

Une forme svelte et souple saute du lit pour les rejoindre.

 

 

***

 

Dans un bureau lointain, à l’étage au dessous, résonne sourdement un vibreur. L’infirmière de nuit se secoue, boit une gorgée de café froid, note le numéro de la chambre.

 

Saisissant un stylo, à la case 712, elle écrit : M. L. décédé, 01 h 13.

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Published by Vieux Jade - dans aromates
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commentaires

Joss/Personne 09/02/2013 21:53


L'Ombre, l'oubli de ce que nous sommes.


La Lumière, le souvenir de ce que nous sommes.


Tididi...lalala, chantonne l'enfant qui n'a pas encore oublié.


PS : plus tard, quel "bordel" pour se rappeler !


 

Vieux Jade 09/02/2013 23:25



La vie est un rêve. Probable.



Madeleine 09/02/2013 15:16


Eh oui, le jour où chacun pourra choisir le moment de sa mort,
il n'y aura plus de pénurie de dons d'organes.

C'est vrai, c'est con tous ces jeunes qui se suicident
sans penser qu'ils pourraient sauver une vie...


 

n'ED de : mabouillotte-et-mondoudou 09/02/2013 12:44


Je pensais bien que c'était Toi mais dans le doute !


Pour moi c'est important de choisir à l'avance le jour (de l'année) ou l' on sera prêt à partir définitivement ...


Jour / nuit ?


Début de semaine ?


Mi-printemps ?


Seul / en famille ?


Etc...

danielleg 09/02/2013 11:25


Les fleurs sont chères Jade en hiver!:)))


 



Vieux Jade 09/02/2013 12:47



Chébo!



n'ED de : mabouillotte-et-mondoudou 09/02/2013 10:50


P...FFFFF !


Pas une histoire drôle mais, une belle histoire...


Qui est l'auteur ?

Vieux Jade 09/02/2013 10:58



Pas drôle, non, mais c'est l'histoire d'une vie et d'une mort. Mourir la nuit du nouvel an, ça me plairait bien.


L'auteur, comme d'hab, c'est bibilolo, dit M. VJ. Sinon, j'aurais indiqué le nom.



Présentation

  • : Le jardin de Vieux Jade
  • : Arrivages du jour, légumes secs, mauvaises herbes, quelques trucs qui arrachent la gueule. Taupes, censeurs et culs bénits s'abstenir. Si vous cherchez des certitudes, c'est pas l'endroit.
  • Contact

Décidément rétif à l'ordre bestial, j'ai fixé ma résidence ailleurs, d'où j'observe le déroulement des temps infernaux, fumier des plus belles fleurs.  J'ai un jardin secret, où les plantes poussent toutes seules. Servez-vous, si le coeur vous en dit, sans tenir compte de la chronologie, car comme le mot le dit clairement, l'heure est un leurre.

 

Une précision concernant les commentaires : n'ayant pas toujours le temps ni l'énergie de répondre aux commentaires, ceux-ci restent ouverts, sans aucune garantie que j'y réponde. Je me réserve cependant le droit de sabrer les inconvenances, dont je reste seul juge.

 

Ici, je n'est pas un autre.

Recherche

Lave

Après l’explosion

Nul ne l’a sue

Le jour d’après

Coule la lave

Brûlent les cendres

Lave la lave

Mange la louve

Larmes sans sel

De régime

Cuit et recuit 

Frottent les cendres

Récurent

 

Pas encore nu,

Pas tout à fait ?

Restent des choses

Bien accrochées

Des salissures

De vieux fantômes

D’anciennes guerres

 

Qui peut le faire, si ce n'est toi ? 

 

Nettoie

 

Les notes glissent

Comme des larmes

Gouttes de feu

Sur la paroi

 

Qui m’a volé le cœur ?

Qui m’a trempé vivant,

Comme une lame ?

Qui m’a fouetté les yeux,

M’a déchiré le ventre

Me baisant les paupières

Et m’enduisant de baume,

Me prenant par la main,

Pour me conduire

Dehors ?

Les dits de Lao Yu

LE BUT DE LA QUÊTE EST DE N'AVOIR

NI BUT, NI QUÊTE

 

***

 

QUE SAIT-IL DE LA PESANTEUR,

CELUI QUI N'EST JAMAIS TOMBÉ ?

 

***

 

C'EST SOUVENT LORSQU'ELLE S'ENFUIT QU'ON PERÇOIT L'ESSENCE DE LA BEAUTÉ

 

***

 

LA MER A DES MILLIARDS DE VAGUES QUI BATTENT TOUS LES RIVAGES. OU EST LE CENTRE DE LA MER ?

 

***

 

CE QUI EST MORT N'A AUCUN POUVOIR SUR CE QUI EST VIVANT

SEULS LES MORTS CRAIGNENT LES MORTS

 

***

 

QUAND LE NID BRÛLE, LES OISEAUX S’ENVOLENT

 

***

 

C’EST DANS LA CHUTE QUE LES AILES POUSSENT

 

***

 

CE QUI PEUT ÊTRE PERDU EST SANS VALEUR

 

***

 

LA MAISON EST PLUS GRANDE QUE LA PORTE

 

***

 

L’ERREUR EST LA VOIE

 

***

 

LA ROUTE EST DURE A CELUI QUI BOÎTE

 

***

 

LA LUMIERE DE L’ETOILE EST DANS L’ŒIL QUI LA REGARDE

 

***

 

LES PETITS NOURRISSENT LES GRANDS

 

***

 

LES RICHES ONT UNE BOUCHE
MAIS PAS DE MAINS POUR LA REMPLIR

C’EST POURQUOI IL LEUR FAUT
DE NOMBREUX SERVITEURS ;


CEUX QUI ONT DE NOMBREUX SERVITEURS
NE SAURAIENT VIVRE SEULS,

CE SONT DONC DES PAUVRES ;


CELUI QUI PEUT VIVRE SANS SERVITEURS 
EST DONC LE VERITABLE RICHE.

 

***

 

VIVRE C’EST REVENIR SUR SES PAS

 

***

 

LA NUIT LAVE LE LINGE DU SOLEIL

 

***

 

LES RUISSEAUX EMPORTENT LES MONTAGNES

 

***

 

UNE EPINE DANS LE PIED DU GENERAL : L’ARMEE S’ARRÊTE


***
 


UN PORC EN HABITS DE SOIE RESTE UN PORC,
COMME UN DIAMANT DANS LE FUMIER

RESTE UN DIAMANT.

MAIS LA PLACE D’ UN DIAMANT

EST DANS UN ECRIN DE SOIE,

ET CELLE D’UN PORC DANS LE FUMIER.

 

***

 

COMME SEULE L’EAU ETANCHE LA SOIF,
SEULE LA JUSTICE COMBLE LA FAIM DE JUSTICE

 

***

 

DU COLIBRI A L’AIGLE, IL EXISTE DE NOMBREUX OISEAUX

 

***

 

LE DEDANS REGLE LE DEHORS

 

***

 

L’EPONGE BOIT LE VIN RENVERSÉ
ET LA ROSÉE DU MATIN

 

 

***  

 

LORSQU'IL DECOUVRE LE MIEL,

L'OURS OUBLIE LA PIQÛRE DES ABEILLES

 

 

 

 

 

 

 

 

Lisez-Moi Lisez Moi Lisez Moi

Des mots des mots des mots des

Quand à un livre je me livre , ce que je lis me délie.

 

 

Je me demande pourquoi on n'a pas encore une loi qui oblige à faire bouillir les bébés à la naissance, afin qu'ils soient parfaitement stérilisés.

 

Circuler, pour mieux s'ôter.

Toute notre vie, on attend une grande cause pour se lever, et on passe sa vie accroupi, à croupir.

Le lucane aime prendre l'R le soir à sa lucarne.

Ce qu’il y a de bien dans l’état de siège, c’est qu’on prend le temps de s’asseoir.

 

 

Les oiseaux sont les poissons du ciel,

nous en sommes les crabes


Heureux les déjantés, ils quitteront plus facilement la route commune!

 
L’argent n’a pas d’odeur, mais il y contribue.


Un vrai sosie, c’est invraisemblable.

   

Quand je grossis, je m’aigris ; et quand je m’aigris, je grossis.

   

Le temps, c’est de l’urgent.

   

Joindre l’utile au désagréable : se faire renverser par une ambulance.  

 

Le journal du paradis, c’est le Daily Cieux.

   

Yfaut et Yaka sont dans un bateau ; Yfaut tombe à l’eau, Yaka l’repêcher.

 

Chaque matin, s’ils ne sont pas morts, les vieux vont aux nouvelles.

 

Le poète a latitude d’explorer toutes les longitudes.

   

Etre réduit à la portion congrue, c’est fort peu. Moins, c’est incongru.

 

Peut-on dire de quelqu’un
dont la vie dépend des autres pour tout qu’il
est riche ?
La bouche est elle riche ?

Peut-on dire de quelqu’un
qui n’a rien à attendre des autres qu’il est pauvre ?
Les mains sont elles pauvres ?

 

Curieux comme mystique s’oppose à mastoc.

 

On a mis bien des ouvrages majeurs à l’index.

 

Quand le brouillard tombe, on voudrait qu’il se casse.

 

Au matin, la nuit tombe de sommeil.