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2 mars 2013 6 02 /03 /mars /2013 16:39


C'est il y a longtemps, très longtemps, au temps où les hommes vivaient autour des feux, quand les bêtes rôdaient la nuit, que les diables de la brousse volaient les âmes frêles et les faisaient mourir de peur. Une âme, ce n'est pas grand-chose; alors, une âme morte de peur!

 

Il y eut un temps de grande sécheresse. Le soleil brûlait les plaines et les forêts, et l'eau avait cessé de tomber sur le sol depuis si longtemps que lorsque le pied butait contre les pierres, celles-ci se tournaient en poussière.

 

Les lacs crevaient la terre et ressemblaient aux yeux des morts, où ne brille plus nulle lumière ni le reflet du ciel. Là pourtant s'assemblaient encore les animaux, grattant du groin, de la griffe ou du sabot et les hommes, penchés, maigres comme des branches mortes, avec leurs houes et leurs bâtons, mais bientôt, l'odeur de la mort s'étendit loin, jusqu'aux montagnes.

 

Hormis le craquement du vent dans les arbres tordus, et le souffle rauque s'élevant des poitrines calcinées, on n'entendait plus un son, que l'énorme son du silence, le ventre du silence pesant sur la terre.

 

Même les enfants ne pleuraient plus lorsque leurs lèvres se fermaient sur le papier froissé du sein de leur mère.

Et le soleil fauchait les herbes par brassées chaque jour un peu plus ras.

 

Les grands oiseaux étaient partis, et l'on en n' avait pas de nouvelles. Peut-être étaient ils parvenus aux rivages ruisselants où l'on se baigne dans les délices, peut-être, comme on le disait parfois, étaient-ils morts en chemin, peut-être ce brasier recouvrait toute la terre, par delà les montagnes de glace.

 

Les oiseaux d'eau furent les plus durement touchés. Les grèbes, les poules d'eau, les hérons et les canards moururent comme mouches en hiver.

 

Dans la grande mare au Nord du village, vivait depuis toujours le peuple des canards bleus. Il fallait voir leur colonie au temps du roi Mélèk, lorsque les rives regorgeaient de richesse et de vie, cachée dans les roseaux. C'était un jeu bruyant et des vols serrés et hardis. Chaque aube était une danse de joie, chaque heure une parade orgueilleuse.

 

Mais aujourd'hui, on ne voyait plus que des ombres tremblantes qui se dandinaient au fil des craquelures de la vase, en sondant le fond, guettant la moindre luisance, le plus petit mouvement obscur.

 

On n'entendait plus les jeux d'autrefois, les

éclaboussements fertiles, ni les longs vols coulés ni les glissements d'ailes. Il ne restait que de petits sacs d'os et de plumes, secoués de tremblements sous le ciel en fusion.

 

Au début, seuls quelques vieux avaient pris la chose à coeur; les autres continuèrent à jouer, à pêcher, et à s'ébattre dans les gerbes d'une eau qui devenait de plus en plus rare, plus trouble.

 

Les pluies s'espacèrent puis cessèrent tout à fait. Un jour vint où les grands rideaux de roseaux se changèrent en mèches brasillantes, et les dernières flaques en pierre dure. Alors naquit la crainte et les jeux tournèrent en querelles incessantes.

 

On en vit qui se mirent à mâcher des graines de chanvre, et dodelinèrent de la tête, les yeux clos; d'autres se limèrent le bec sur des pierres, et se mirent à creuser dans le sol des puits où parfois sourdait une eau noire et fétide, dont ils organisèrent un trafic âpre et sournois. Des corbeaux ayant un jour découvert un puits dans lequel demeurait un peu d'eau boueuse - trésor non pareil -, s'entourant d'une milice de bêtes cruelles, s'en firent les banquiers, en cédant des gouttes à prix d'or.

 

Les vieux parlaient de la Lune blanche qui retient la pluie dans son ventre, et de sa colère. On lui offrit des sacrifices, où certains des anciens princes laissèrent quelque peu de leur panache.

 

On égorgea, rompit des os, on fit des danses et des veilles.

 

On fit tout ce qu'on crut devoir faire, mais la pluie ne vint pas. Enflèrent le désespoir et la haine.

 

Le petit Saadi, lui, le dernier de Leilah, naquit aux jours où les dernières brumes montèrent de la terre. Il ne souffrit rien d'abord; mais lorsqu'il fut d'âge à quitter le nid, il vit bien les pleurs et la peine de sa mère.

 

Il aborda les derniers vieux, survivants des âges anciens, qui lui dirent les histoires d'avant, les légendes de source et d'opale, & lui montrèrent dans le ciel noir le cercle de la Lune. Il lui dirent la magie de la pluie, et le sort mauvais qui pesait maintenant sur la terre, dont nul ne connaissait la clef.

 

Alors le petit canard se prit à songer à ce maléfice, à la détresse de Leilah et de sa famille ; il se mit à observer la lune chaque soir. Il vit que parfois elle ne venait plus, et alors il connut la peur, et le désespoir.

 

Il pria tant et tant, qu'enfin elle revint, plus blanche, plus pure, mille fois plus belle qu'auparavant. Où était-elle allée? Et pourquoi gardait-elle en son ventre l'eau précieuse, l'eau qui leur manquait tant? Les haïssait-elle, voulait-elle leur mort, que lui avait-on fait? Peut-être ne l'avait-on pas assez aimée?

 

Il la regardait, cette lune, comme une femme regarde une perle, comme un homme regarde une femme. Il la regarda tant qu'il vit bien ses immenses voiles et ses profonds réservoirs d'eau pure, il vit bien de quelle pitié venaient les torrents de larmes qu'elle versait dans les vasques de ses fontaines, mais aussi de quelle cuirasse, de quelles murailles elle était circonscrite, et à quelle hauteur elle se tenait dans le ciel, si loin qu'à peine on pouvait deviner les traits de son visage.

 

Il ne sut de quel sort elle était prisonnière, mais le feu de l'amour et de l'offrande perça le terreau de son coeur.

 

Il regarda la Lune comme un homme regarde une femme, et qui n'a de repos avant d'en être devenu l'amant. Il sut qu'il venait de découvrir la petite clef qui sauverait les siens. Seulement, petit canard, qu'elle est loin, la belle dame!

 

Il l'aima tant qu'il en devint fou, et résolut de voler jusqu'à elle, et de la délivrer.

 

Se traînant au marché des corbeaux, il y vendit tout ce qu'il put réunir dans le nid maternel, bien peu, en vérité, et serra précieusement les rares gouttelettes qu'il en obtint dans des graines creuses à l'ombre d'une pierre.

 

Il attendit la nuit; et lorsque l'astre d'eau apparut à l'angle des montagnes, il vida d'un trait ses récipients, et s'envola avec peine.
 

Tout d'abord, il alla vers la barrière des montagnes; puis, son vol s'affermit, comme la belle s'étalait dans les vallées bleues des nuages. Il les dépassa, cambra son corps, et fila vers le haut. Il vola longtemps, prenant parfois un courant d'air chaud qui l'aspirait vers le haut, plus près, plus près...

 

Il allait maintenant comme une flèche, et la grande dame se balançait devant ses yeux mangés de fièvre. Nulle part, il ne vit de monstre tapi, la retenant de ses griffes d'ombre.

 

Il avait froid, et manquait d'air. Mais il continua. Il monta d'un trait, insensible à la douleur, à la peur, à la joie même. Il monta comme on tombe, et soudain, sous lui, il y eut les vagues de la mer, et la houle agitée.

Il n'eut pas le temps ni la force d'observer l'ennemi qui devait se tapir, à l'affût. Il n'eut plus qu'une immense envie de se reposer au ventre de sa belle.

 

Alors, cessant la lutte, il se laissa couler.

Lorsque son petit corps creva la coque de la Lune, il y eut un frémissement, et ses plumes soulevées par le choc se mirent à danser et s'envolèrent dans la nuit.

 

Alors la tempête se leva, l'orage rompit les digues du ciel, et la pluie déferla sur la terre. Il plut longtemps, longtemps, d'énormes vagues de gouttes comme des pleurs, ou le baiser d'une mère à son fils.

 

Quelque temps plus tard, le vent posa quelques plumes bleues près du village où les enfants couraient.

 

D'éblouissants vols de canards bleus labouraient la mare, où venaient le soir boire les bêtes, et les femmes le matin emplir les jarres. Personne n'y prit garde, mais peu à peu s'élevèrent les arbres merveilleux sous lesquels s'assemble encore maintenant le peuple pour les conseils, et dont les feuilles bleues aux reflets d'argent passent pour inspirer l'amour.

 

Si vos pas vous mènent là-bas, une nuit, levez les yeux vers le centre du ciel, à l'entour du pôle Sud : Saadi y vole encore, et n'a plus cessé depuis ce temps. Il file maintenant vers les racines du monde, et ses plumes neuves sont si belles que les hommes qui savent l'appellent "l'Oiseau de Paradis".

 

 

 

Ce texte a déjà été publié en 2010 et en 2011.

 

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Published by Vieux Jade - dans 2ème service
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NED de : mabouillotte-et-mondoudou 02/03/2013 17:37


Il suffit d'UN ....pour tout changer !

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Décidément rétif à l'ordre bestial, j'ai fixé ma résidence ailleurs, d'où j'observe le déroulement des temps infernaux, fumier des plus belles fleurs.  J'ai un jardin secret, où les plantes poussent toutes seules. Servez-vous, si le coeur vous en dit, sans tenir compte de la chronologie, car comme le mot le dit clairement, l'heure est un leurre.

 

Une précision concernant les commentaires : n'ayant pas toujours le temps ni l'énergie de répondre aux commentaires, ceux-ci restent ouverts, sans aucune garantie que j'y réponde. Je me réserve cependant le droit de sabrer les inconvenances, dont je reste seul juge.

 

Ici, je n'est pas un autre.

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Qui m’a volé le cœur ?

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Qui m’a fouetté les yeux,

M’a déchiré le ventre

Me baisant les paupières

Et m’enduisant de baume,

Me prenant par la main,

Pour me conduire

Dehors ?

Les dits de Lao Yu

LE BUT DE LA QUÊTE EST DE N'AVOIR

NI BUT, NI QUÊTE

 

***

 

QUE SAIT-IL DE LA PESANTEUR,

CELUI QUI N'EST JAMAIS TOMBÉ ?

 

***

 

C'EST SOUVENT LORSQU'ELLE S'ENFUIT QU'ON PERÇOIT L'ESSENCE DE LA BEAUTÉ

 

***

 

LA MER A DES MILLIARDS DE VAGUES QUI BATTENT TOUS LES RIVAGES. OU EST LE CENTRE DE LA MER ?

 

***

 

CE QUI EST MORT N'A AUCUN POUVOIR SUR CE QUI EST VIVANT

SEULS LES MORTS CRAIGNENT LES MORTS

 

***

 

QUAND LE NID BRÛLE, LES OISEAUX S’ENVOLENT

 

***

 

C’EST DANS LA CHUTE QUE LES AILES POUSSENT

 

***

 

CE QUI PEUT ÊTRE PERDU EST SANS VALEUR

 

***

 

LA MAISON EST PLUS GRANDE QUE LA PORTE

 

***

 

L’ERREUR EST LA VOIE

 

***

 

LA ROUTE EST DURE A CELUI QUI BOÎTE

 

***

 

LA LUMIERE DE L’ETOILE EST DANS L’ŒIL QUI LA REGARDE

 

***

 

LES PETITS NOURRISSENT LES GRANDS

 

***

 

LES RICHES ONT UNE BOUCHE
MAIS PAS DE MAINS POUR LA REMPLIR

C’EST POURQUOI IL LEUR FAUT
DE NOMBREUX SERVITEURS ;


CEUX QUI ONT DE NOMBREUX SERVITEURS
NE SAURAIENT VIVRE SEULS,

CE SONT DONC DES PAUVRES ;


CELUI QUI PEUT VIVRE SANS SERVITEURS 
EST DONC LE VERITABLE RICHE.

 

***

 

VIVRE C’EST REVENIR SUR SES PAS

 

***

 

LA NUIT LAVE LE LINGE DU SOLEIL

 

***

 

LES RUISSEAUX EMPORTENT LES MONTAGNES

 

***

 

UNE EPINE DANS LE PIED DU GENERAL : L’ARMEE S’ARRÊTE


***
 


UN PORC EN HABITS DE SOIE RESTE UN PORC,
COMME UN DIAMANT DANS LE FUMIER

RESTE UN DIAMANT.

MAIS LA PLACE D’ UN DIAMANT

EST DANS UN ECRIN DE SOIE,

ET CELLE D’UN PORC DANS LE FUMIER.

 

***

 

COMME SEULE L’EAU ETANCHE LA SOIF,
SEULE LA JUSTICE COMBLE LA FAIM DE JUSTICE

 

***

 

DU COLIBRI A L’AIGLE, IL EXISTE DE NOMBREUX OISEAUX

 

***

 

LE DEDANS REGLE LE DEHORS

 

***

 

L’EPONGE BOIT LE VIN RENVERSÉ
ET LA ROSÉE DU MATIN

 

 

***  

 

LORSQU'IL DECOUVRE LE MIEL,

L'OURS OUBLIE LA PIQÛRE DES ABEILLES

 

 

 

 

 

 

 

 

Lisez-Moi Lisez Moi Lisez Moi

Des mots des mots des mots des

Quand à un livre je me livre , ce que je lis me délie.

 

 

Je me demande pourquoi on n'a pas encore une loi qui oblige à faire bouillir les bébés à la naissance, afin qu'ils soient parfaitement stérilisés.

 

Circuler, pour mieux s'ôter.

Toute notre vie, on attend une grande cause pour se lever, et on passe sa vie accroupi, à croupir.

Le lucane aime prendre l'R le soir à sa lucarne.

Ce qu’il y a de bien dans l’état de siège, c’est qu’on prend le temps de s’asseoir.

 

 

Les oiseaux sont les poissons du ciel,

nous en sommes les crabes


Heureux les déjantés, ils quitteront plus facilement la route commune!

 
L’argent n’a pas d’odeur, mais il y contribue.


Un vrai sosie, c’est invraisemblable.

   

Quand je grossis, je m’aigris ; et quand je m’aigris, je grossis.

   

Le temps, c’est de l’urgent.

   

Joindre l’utile au désagréable : se faire renverser par une ambulance.  

 

Le journal du paradis, c’est le Daily Cieux.

   

Yfaut et Yaka sont dans un bateau ; Yfaut tombe à l’eau, Yaka l’repêcher.

 

Chaque matin, s’ils ne sont pas morts, les vieux vont aux nouvelles.

 

Le poète a latitude d’explorer toutes les longitudes.

   

Etre réduit à la portion congrue, c’est fort peu. Moins, c’est incongru.

 

Peut-on dire de quelqu’un
dont la vie dépend des autres pour tout qu’il
est riche ?
La bouche est elle riche ?

Peut-on dire de quelqu’un
qui n’a rien à attendre des autres qu’il est pauvre ?
Les mains sont elles pauvres ?

 

Curieux comme mystique s’oppose à mastoc.

 

On a mis bien des ouvrages majeurs à l’index.

 

Quand le brouillard tombe, on voudrait qu’il se casse.

 

Au matin, la nuit tombe de sommeil.