Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
25 janvier 2014 6 25 /01 /janvier /2014 12:12

Un matin froid de mars 1952, Mme du Fouilloux reçut un télégramme : son frère Roger venait de décéder. En tant qu’héritière, le notaire de Vichy la priait de se rendre à son étude le vendredi suivant, en début d’après-midi, les obsèques étant prévues pour le matin.

 

Chez les du Fouilloux, ce fut un beau vacarme. Il y avait longtemps qu’ils attendaient ce jour là, tout en le redoutant : le vieux crabe aurait pu donner sa fortune à n’importe qui, sans qu’ils puissent s’y opposer.

 

On avait maintenant la preuve que non. A nous châteaux, cochons, couvées.

 

Dans le vieux manoir décrépit, ce fut la fête, quoique discrète, on ne rit pas de ces choses là. On ouvrit quelques bonnes bouteilles, on se coucha tard, après avoir fait l’inventaire de ce que ce vieux saligaud avait reçu de sa marraine, la vieille comtesse.

 

A vingt ans, sa mort l’avait mis en possession, outre d’une vingtaine de domaines et de grands bois, autour d’un vieux et beau château, d’un hôtel parisien, de vignes bordelaises et d’une villa à Hendaye.

 

Ce salopard avait tout eu. Quand à elle, sa sœur, elle avait fini par épouser ce minable du Fouilloux, que rien ne distinguait, excepté son nom et ce manoir branlant, des paysans du voisinage. Il y avait belle lurette que la fortune de ses ancêtres avait fondu comme neige au soleil.

 

Assise à la grande table de chêne, elle regardait ses trois filles, son fils et ses deux gendres compter sur les gros doigts usés par le travail faire et refaire des comptes, et supputer les merveilles à venir.

 

Enfin, le vieux bougre avait laissé la place. N’ayant jamais eu la moindre considération pour sa sœur ni sa progéniture, il les avait proprement ignorés toute sa vie durant.

 

Le lendemain, on fit les préparatifs du départ. Impossible de tous s’entasser dans la vieille guimbarde familiale, on irait en train.

 

Après une nuit agitée dans les wagons de seconde, ils débarquèrent en gare de Vichy où, foin de la dépense, ils prirent deux taxis qui les amenèrent au village.

 

Nul ne les connaissant, parmi la foule des métayers et des hobereaux du voisinage, on les regardait avec méfiance et curiosité. Qui pouvaient bien être ces paysans endimanchés ? De la famille ? La vieille avait pourtant bien l’air d’une baronne, un peu fripée, certes, mais cet air pincé et ce collier ? Le vieux avait une sœur, du côté d’Agen, c’était sûrement ça. Mais dites donc, ça ne paie pas de mine, ça ne doit pas rouler sur l’or, hein, chuchotaient les vipères locales entre deux psaumes.

 

L’enterrement expédié, ils s’offrirent une auberge. Une fois n’est pas coutume. Et puis, on ne peut pas vivre sans manger. Ce soir, on sera riches, au diable l’avarice.

 

Sous leur air contrit et leur silence étudié, parmi ces gens qui les dévisageaient, leur joie sourdait comme une sorte de saleté.

 

Le temps passait avec une extrême lenteur. On s’entassa de nouveau dans les deux taxis qu’on avait prévu de retenir, pour être à la porte de l’étude à l’heure dite.

 

On les fit attendre une bonne demi-heure avant que Maître LAPINCE-CROCHU fût en mesure de les recevoir. Il fallut ajouter des chaises. Le cœur battant, ils pendaient aux lèvres pincées du notaire.

 

Lequel leur expliqua sans ambages, en peu de mots, avec un certain mépris, que le défunt qui certes, avait joui à ses débuts d’un splendide patrimoine, avait toujours mené la vie à grandes guides, selon l’expression de l’époque ; qu’il avait eu trois occupations principales, tout au long de sa vie, la chasse, le vin, et, il faut bien, hum, le reconnaître, les aventures galantes, et qu’à force de tirer sur la corde, vous comprenez, hum, il ne reste rien, ou quasiment rien.

 

Vendu, l’hôtel, vendue, la villa basquaise, plumés, les bois, vidés, les coffres et les greniers, et les domaines, hypothéqués ; bue, la vigne, et crevés, les étangs.

 

Les visages s’allongeaient, les cœurs battaient, les ventres s’affaissaient, le déjeuner pesait sur les estomacs devenus aigres.

 

Bref, conclut le notaire, il ne reste que le château. Et dans quel état ! Toits vermoulus, crépis béants, c’est une misère. Le jardinier, le garde et la servante ont des mois de gages de retard.

 

Je vous conseille donc, Mesdames et Messieurs, de n’accepter cette succession que sous bénéfice d’inventaire, termina le professionnel.

 

Une fois dehors, meurtris, confus, ils se chamaillèrent. Quelle folie d’avoir fait tous ces frais pour ça ! Le train, les taxis, l’auberge, alors que le travail attend, là-bas. Et cette vieille ordure qui a mangé tout l’héritage, il s’est bien foutu de nous. Les dents grinçaient, les poings se serraient. La vieille carne, s’ils l’avaient tenu, il aurait passé un sale quart d’heure. Mais il était mort, la vieille bête. La haine et la rancune leur bouillaient les sangs.

 

La mère soudain se redressa et fulmina : Allons au château, nom de Dieu, il doit quand même bien rester quelque chose ! Je me méfie des notaires, moi, tous voleurs et compagnie !

 

Il fallut encore payer les taxis.

 

Au château, malgré l’hostilité de la vieille Marthe, Mme du FOUILLOUX s’imposa. Je suis sa sœur, fulmina-t-elle; laissez-nous, ma fille ! Retournez à votre ménage, dit-elle, hautaine.

 

Pendant que les hommes exploraient les granges, estimaient les bêtes, dénombraient les voitures, détaillaient les chevaux, examinaient les fusils, inventoriaient les caves, épluchaient le cellier, les femmes s’égaillèrent dans la maison. Des rectangles plus clairs sur les murs rappelaient cruellement les tableaux envolés. Certaines pièces étaient démeublées, jusqu’aux tapis. Seuls le salon, la salle à manger et la chambre de Monsieur avaient conservé leur entier et précieux mobilier. Ça vaut bien encore dans les trente mille francs, supputait la vieille baronne.

 

Elles ouvraient les commodes, les secrétaires et les armoires, à la recherche de quelque trésor oublié, des louis, ou des napoléons, quelque bibelot.

 

Soudain, l’une d’elles poussa un cri de joie qui rameuta les autres. Le dernier tiroir d’un semainier était empli de plusieurs dizaines d’écrins, de splendides écrins à bijoux.

 

Les coeurs bondirent. Elles sortirent fébrilement les précieux objets un à un, les posant sur une table marquetée, n’osant encore les ouvrir.

 

Sept rangées de dix, ça fait soixante-dix, plus deux, hmmm, on n’est pas venues pour rien, souriait la vieille. Peut courir, le notaire, peuvent attendre, les créanciers, le jardinier, la bonne. La bonne ! Elle inspecta vivement le couloir, personne, et ferma la porte de la chambre d’un tour de clef.

 

Puis d’un air gourmand, devant ses trois filles en cercle, ces trois pauvres gourdes, elle choisit l’un des plus beaux écrins, et l’ouvrit.

 

Surprise ! Il était vide. Enfin, pas tout à fait. Au fond, il y avait un papier plié. Le reposant, elle en prit un autre, puis un troisième.

 

Les filles s’y mirent aussi avec une sorte de rage.

 

Quand elles eurent tout ouvert, il fallut se rendre à l’évidence : toutes les boîtes étaient vides des trésors espérés.

 

Au fond de chaque écrin, il n’y avait qu’une chose, toujours la même. Une feuille pliée, qui, dépliée, portait un prénom de femme, une date, dont l'une de la semaine précédente et, soigneusement et solidement collés, un ou plusieurs poils pubiens. 

Partager cet article

Repost 0
Published by Vieux Jade - dans attention ça pique
commenter cet article

commentaires

Cancrelène 29/01/2014 21:12


L'humour en héritage s'engramme

Matthieu 29/01/2014 15:57


Bonjour VJ;


Ah ! L'avidité ! L'appât du gain !...


Tout d'abord, cela m'a rappellé une phrase de ma grand-mère, à propos des radins et autres pingres: "Et quoi, l'argent ? Il veut en tapisser son cercueil ?!"


Et plus étrange, sans savoir pourquoi, ton histoire d'avidité et d'appât m'a rappellé cette nouvelle:


http://wwz.ifremer.fr/Les-ressources-documentaires/Medias/Communiques-de-presse/Niveau-trophique-humain


L'homme au niveau du cochon et de l'anchois...


Et boum: nouvelle association d'idée: Simon-Pierre, apôtre, n'était-il pas pêcheur d'hommes ?


Désolé pour cet étalage hétéroclite de pensées disparates: je ne sais pas où je suis allé pêché ça...


AÏe !!!

elba 28/01/2014 12:37


Non, pas cruel, je trouve.


C'est attendre un héritage (argent ou immobilier) qui l'est... surtout lorsque l'on n'a aucun sentiment pour la personne disparue. Alors, on ne devrait pas accepter l'héritage.


Pour moi qui dit héritage, dit transmission de quelque chose de bien plus fort que du matériel.


J'ai un plat à tarte... héritage de ma grand-mère... Lorsque je fais une tarte je pense toujours tendrement à elle. ^^ Et le plus bel héritage que pourront jamais me donner mes parents, ils l'ont
déjà fait : c'est la transmission de leurs valeurs, l'amour qu'ils m'ont donné, toutes les attentions dont j'ai été bénéficiaire de leur part. (ma maman n'est pas encore décédée, mais j'ai déjà
cet héritage, plus riche que n'importe lequel... et puis de toute façon, elle a tellement peu de moyens matériels ! ...)


Pas cruel du tout : ceux de cette histoire n'ont eu que ce qu'ils méritaient !

elba 27/01/2014 13:53


Succulente histoire ! Merciiii !

Vieux Jade 27/01/2014 16:49



Cruel, un peu...mais c'est une histoire vraie que racontait mon papa, et que j'ai juste mise en forme...



Pégase 26/01/2014 12:32


Perso, je ne trouve pas que le tableau de Courbet soit obscène, tout dépends du regard qu'on y pose dessus, et reste à voir l'objectif que le peintre voulait atteindre. Au
fond, l'art est purement subjectif et ce n'est que mon point de vue.

Présentation

  • : Le jardin de Vieux Jade
  • : Arrivages du jour, légumes secs, mauvaises herbes, quelques trucs qui arrachent la gueule. Taupes, censeurs et culs bénits s'abstenir. Si vous cherchez des certitudes, c'est pas l'endroit.
  • Contact

Décidément rétif à l'ordre bestial, j'ai fixé ma résidence ailleurs, d'où j'observe le déroulement des temps infernaux, fumier des plus belles fleurs.  J'ai un jardin secret, où les plantes poussent toutes seules. Servez-vous, si le coeur vous en dit, sans tenir compte de la chronologie, car comme le mot le dit clairement, l'heure est un leurre.

 

Une précision concernant les commentaires : n'ayant pas toujours le temps ni l'énergie de répondre aux commentaires, ceux-ci restent ouverts, sans aucune garantie que j'y réponde. Je me réserve cependant le droit de sabrer les inconvenances, dont je reste seul juge.

 

Ici, je n'est pas un autre.

Recherche

Lave

Après l’explosion

Nul ne l’a sue

Le jour d’après

Coule la lave

Brûlent les cendres

Lave la lave

Mange la louve

Larmes sans sel

De régime

Cuit et recuit 

Frottent les cendres

Récurent

 

Pas encore nu,

Pas tout à fait ?

Restent des choses

Bien accrochées

Des salissures

De vieux fantômes

D’anciennes guerres

 

Qui peut le faire, si ce n'est toi ? 

 

Nettoie

 

Les notes glissent

Comme des larmes

Gouttes de feu

Sur la paroi

 

Qui m’a volé le cœur ?

Qui m’a trempé vivant,

Comme une lame ?

Qui m’a fouetté les yeux,

M’a déchiré le ventre

Me baisant les paupières

Et m’enduisant de baume,

Me prenant par la main,

Pour me conduire

Dehors ?

Les dits de Lao Yu

LE BUT DE LA QUÊTE EST DE N'AVOIR

NI BUT, NI QUÊTE

 

***

 

QUE SAIT-IL DE LA PESANTEUR,

CELUI QUI N'EST JAMAIS TOMBÉ ?

 

***

 

C'EST SOUVENT LORSQU'ELLE S'ENFUIT QU'ON PERÇOIT L'ESSENCE DE LA BEAUTÉ

 

***

 

LA MER A DES MILLIARDS DE VAGUES QUI BATTENT TOUS LES RIVAGES. OU EST LE CENTRE DE LA MER ?

 

***

 

CE QUI EST MORT N'A AUCUN POUVOIR SUR CE QUI EST VIVANT

SEULS LES MORTS CRAIGNENT LES MORTS

 

***

 

QUAND LE NID BRÛLE, LES OISEAUX S’ENVOLENT

 

***

 

C’EST DANS LA CHUTE QUE LES AILES POUSSENT

 

***

 

CE QUI PEUT ÊTRE PERDU EST SANS VALEUR

 

***

 

LA MAISON EST PLUS GRANDE QUE LA PORTE

 

***

 

L’ERREUR EST LA VOIE

 

***

 

LA ROUTE EST DURE A CELUI QUI BOÎTE

 

***

 

LA LUMIERE DE L’ETOILE EST DANS L’ŒIL QUI LA REGARDE

 

***

 

LES PETITS NOURRISSENT LES GRANDS

 

***

 

LES RICHES ONT UNE BOUCHE
MAIS PAS DE MAINS POUR LA REMPLIR

C’EST POURQUOI IL LEUR FAUT
DE NOMBREUX SERVITEURS ;


CEUX QUI ONT DE NOMBREUX SERVITEURS
NE SAURAIENT VIVRE SEULS,

CE SONT DONC DES PAUVRES ;


CELUI QUI PEUT VIVRE SANS SERVITEURS 
EST DONC LE VERITABLE RICHE.

 

***

 

VIVRE C’EST REVENIR SUR SES PAS

 

***

 

LA NUIT LAVE LE LINGE DU SOLEIL

 

***

 

LES RUISSEAUX EMPORTENT LES MONTAGNES

 

***

 

UNE EPINE DANS LE PIED DU GENERAL : L’ARMEE S’ARRÊTE


***
 


UN PORC EN HABITS DE SOIE RESTE UN PORC,
COMME UN DIAMANT DANS LE FUMIER

RESTE UN DIAMANT.

MAIS LA PLACE D’ UN DIAMANT

EST DANS UN ECRIN DE SOIE,

ET CELLE D’UN PORC DANS LE FUMIER.

 

***

 

COMME SEULE L’EAU ETANCHE LA SOIF,
SEULE LA JUSTICE COMBLE LA FAIM DE JUSTICE

 

***

 

DU COLIBRI A L’AIGLE, IL EXISTE DE NOMBREUX OISEAUX

 

***

 

LE DEDANS REGLE LE DEHORS

 

***

 

L’EPONGE BOIT LE VIN RENVERSÉ
ET LA ROSÉE DU MATIN

 

 

***  

 

LORSQU'IL DECOUVRE LE MIEL,

L'OURS OUBLIE LA PIQÛRE DES ABEILLES

 

 

 

 

 

 

 

 

Lisez-Moi Lisez Moi Lisez Moi

Des mots des mots des mots des

Quand à un livre je me livre , ce que je lis me délie.

 

 

Je me demande pourquoi on n'a pas encore une loi qui oblige à faire bouillir les bébés à la naissance, afin qu'ils soient parfaitement stérilisés.

 

Circuler, pour mieux s'ôter.

Toute notre vie, on attend une grande cause pour se lever, et on passe sa vie accroupi, à croupir.

Le lucane aime prendre l'R le soir à sa lucarne.

Ce qu’il y a de bien dans l’état de siège, c’est qu’on prend le temps de s’asseoir.

 

 

Les oiseaux sont les poissons du ciel,

nous en sommes les crabes


Heureux les déjantés, ils quitteront plus facilement la route commune!

 
L’argent n’a pas d’odeur, mais il y contribue.


Un vrai sosie, c’est invraisemblable.

   

Quand je grossis, je m’aigris ; et quand je m’aigris, je grossis.

   

Le temps, c’est de l’urgent.

   

Joindre l’utile au désagréable : se faire renverser par une ambulance.  

 

Le journal du paradis, c’est le Daily Cieux.

   

Yfaut et Yaka sont dans un bateau ; Yfaut tombe à l’eau, Yaka l’repêcher.

 

Chaque matin, s’ils ne sont pas morts, les vieux vont aux nouvelles.

 

Le poète a latitude d’explorer toutes les longitudes.

   

Etre réduit à la portion congrue, c’est fort peu. Moins, c’est incongru.

 

Peut-on dire de quelqu’un
dont la vie dépend des autres pour tout qu’il
est riche ?
La bouche est elle riche ?

Peut-on dire de quelqu’un
qui n’a rien à attendre des autres qu’il est pauvre ?
Les mains sont elles pauvres ?

 

Curieux comme mystique s’oppose à mastoc.

 

On a mis bien des ouvrages majeurs à l’index.

 

Quand le brouillard tombe, on voudrait qu’il se casse.

 

Au matin, la nuit tombe de sommeil.